- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 23 juillet 2017

tu es certain qu'au conservatoire, on reçoit un certificat d'études de Chopin?







J’entends des prêtres, qu’on qualifie
d’éminents, qui soutiennent que la science doit
s’accorder avec la théologie. Je déteste cette
impertinence, je dirai cette impiété, car il y a
quelque impiété à faire marcher de concert la
vérité immuable, absolue, et cette sorte de vérité
imparfaite et provisoire qu’on appelle la science.
Cette folie d’assimiler la réalité à l’apparence, le
corps à l’âme, a produit une multitude d’opinions
misérables et funestes par lesquelles les
apologistes de ce temps ont laissé voir leur
faiblesse téméraire.

Anatole France, 
L'Orme du mail 

(ou plutôt,
pour être parfaitement politiquement correct,
l'Orme du courriel)





















le mail, et un orme au milieu
(Je signale aux Québécois et autres francophones allergiques à l'anglais qui souhaiteraient remplacer ce mail par courriel ou courrier électronique qu'ici, le mot (bien français!) signifie à l'origine et par métonymie allée réservée au jeu de mail, et dans ce contexte particulier, par analogie, promenade publique en forme d'allée bordée d'arbres, dans certaines villes.)

Merci Le Grand Robert de la langue française


(C'est d'ailleurs ce mail français qui sera repris en anglais sous la forme mall, pour désigner le centre commercial)





Bonjour à toutes et tous!

Dimanche dernier, nous commencions l’étude d’une racine indo-européenne qui mérite vraiment qu’on s’y attarde…

Déjà simplement pour les mots dérivés que nous lui devons en français.
Quand on pense que nos crime, décerner et décret en découlent, qu'ils sont donc cousins!
Mais aussi pour ses dérivés dans les langues slaves, celtiques, germaniques, et helléniques… 
(Ça, ce sera pour plus tard)

Cette racine, rappelez-vous, c’est *krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…”
Dans le doute, on relit est-ce un crime, un péché mortel, de faire des ronds dans l'eau?

Nous avions commencé son étude par ses dérivés latins?
Eh bien, restons-y!


Nous avions vu que le supin du latin cernō, cernere, c’était le métathétique crētum.

Cette permutation de phonèmes (car crētum et non certum) qu’est la métathèse implique en toute logique un état d’avant celle-ci. Hein?


euh... ouais, probablement...
















Il y eut donc, originellement, un certum.

certum

métathèse

crētum

Vous le savez peut-être, en latin...
Allez, tous ensemble, mes enfants:
Le particip' -
par-fait passif 
- se construit 
sur le - 
radical 
- du supin du verbe(-euh).
(j'ai tenté ici 
- bien maladroitement, mais essayez de le faire vous-même, tiens, si c'est si facile! - 
de reproduire une déclamation enfantine telle qu'un maître d'école aurait pu la faire apprendre et réciter à ses élèves ; lisez la phrase à haute voix, en vous servant des tirets et des retours à la ligne pour syncoper le discours...)
- Tiens, ça porte un nom précis, cette façon de réciter une leçon à l'ancienne? Si oui, donnez-le moi en commentaire!  -

Pour trouver le radical d’un supin, fastoche! Enlevez la terminaison -um.

Et donc, sur cer-, le radical de ce certum, s’était créé le participe … certus.

On en fera l’adjectif… 
À vous de le trouver!  
Allez, je vous aide: l’adjectif ressemble assez bien au participe. 
Sans être latiniste, ni linguiste, on réalise à quel point ces deux mots sont proches 
Qu’ils appartiennent vraisemblablement à la même famille…
... l'adjectif… certus! 

Dingue.

Certus? Certain, fixé, ferme, résolu, déterminé, sûr.

- Mais?? 
- Oui, je sais!

J'explique.


je m'énerve pas, j'explique

Oui, je sais! Nous avions vu que cernō, cernere, qui signifiait à l’origine “séparer, tamiser” avait évolué sémantiquement, pour signifier “distinguer” (par les sens, l’esprit),

puis, par affaiblissement, “voir, percevoir”, 
puis enfin “choisir entre différentes solutions”: “décider”. 
- “Mais p* de b* de m*, quel est donc le rapport entre le sens de certus, certainet celui de cernō, cernere?. 
C’est bien ça, hein, votre question? 

Je la poserais personnellement avec plus de forme, d’une façon moins… familière, dirons nous. 
Mais sur le fond, je vous comprends.

Excellente question, au demeurant!

Certus était tout simplement la qualité de ce qui avait été distingué, décidé. 
Après examen. 
Et donc déclaré vérifié, certain.

Et oui, de certus avons tiré certes, “en vérité, sans mentir”. Vraisemblablement dérivé d’un bas latin non attesté *certās, accusatif féminin pluriel de certus.


château de Certes (à l'est du Bassin d'Arcachon, dans les Landes de Gascogne)

Toujours dérivé de certus, notre certain (deuxième moitié du XIIème). 
On explique cette forme par le bas latin (non attesté) *certānus, forme allongée de certus.

Certain(e), donc, et forcément certainement.

Mais aussi certitude.
Emprunt, lui, au bas latin certitūdō, “caractère de ce qui est sûr, conviction”.

“Rendre certain”, “faire que quelque chose soit attesté, reconnu”, c’est le sens premier que l’on peut par déduction faire revêtir à notre français … certifier (ou précisément à l’ancien français certefier) basé sur le latin chrétien certificare, “confirmer, assurer quelqu’un”, composé de certus et faciō, facere, “faire”.
Le mot signifiera couramment “affirmer”. 

D’où aussi notre certificat, que nous avons emprunté fin du XIVème au latin médiéval *certificatum, participe passé neutre substantivé de ce même latin chrétien certificare.
Le certificat désignant un document écrit attestant un fait.


*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée de son timbre zéro *kri-no- 
latin cernō, cernere, “séparer, tamiser”
adjectif certus, certain...
français certes, certain, certitude, certifier, certificat


Alors.
Ici, on a un point de dispute. Oh non, pas entre vous et moi bien sûr. 
Mais entre linguistes euh… distingués.

Car l’étymologie du mot qui suit est loin de faire l’unanimité.

Concerner.

Ouais. 
Pour Alfred et Antoine (Ernout et Meillet),
à ma gauche,
le mot ne dérive nullement de cernō, cernere, mais bien de concretus, le participe passé de concrescere (com- + crēscere, “croître”).

En revanche, pour Félix (Gaffiot), allié pour cette fois à Charlton (T. Lewis) et Charles (Short),
à ma droite,
concerner descend bien d’un bas latin concernere, “cribler ensemble, mêler”, et “voir, considérer l’ensemble de quelque chose, d’où “mettre en rapport”. 


On voit bien ici Antoine Meillet, en bleu, s'apprêtant à appliquer à Félix
Gaffiot - en rouge - une de ces clés dont il avait le secret

Je vais prendre parti. 
Je pense effectivement que concerner vient bien du latin con- +‎ cernō, d’autant que les études les plus récentes, comme celles de Johann Ramminger (http://www.neulatein.de/) vont dans ce sens.


Johann Ramminger, que vous pouvez suivre sur academia.edu



*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée de son timbre zéro *kri-no- 
latin cernō, cernere, “séparer, tamiser”
composé bas latin concernere
français concerner




Je vous propose encore, en ce dimanche, avant de nous quitter, un dernier dérivé de notre indo-européenne *krei- par le latin cernō, cernere.

Un mot très surprenant.

Vous le connaissez tous, mais JAMAIS (JAMAIS) vous ne le rapprocheriez de discerner, certifier, certain… 

JAMAIS.


Mais vraiment: JAMAIS.


Ce mot, c’est … concert!

Eh oui.

Alors: notre français concert, nous l’avons emprunté,
comme pratiquement tout ce qui traite de musique,
à l’italien. 




Ici, à concerto (XVIème), signifiant “accord”, et spécialement en musique: “orchestre”.
Concerto étant le déverbal de concertare, que l’on pourrait oser traduire par (se) concerter.

L’italien concertare est lui-même un emprunt au bas latin con-certāre, “travailler ensemble”. 
Oui: “oeuvrer de concert”.

Certō, certāre n’était tout simplement que le fréquentatif de cernō, cernere.
Cernō, cernere qui signifie quand même séparer, discerner, décider…

Et ça va même plus loin que ça! 

Car cernō, cernere, dans son acception de décider, pouvait parfaitement s’entendre comme décider, certes, mais par le fer, par le sort des armes! 

Oui, vous avez bien lu: combattre.


ça fait le même effet à tout le monde


Comment donc est-on passé de combattre à “travailler ensemble”?
Quel incroyable glissement de sens?!

En fait il s’explique bêtement. C’est même dommage.

De la notion de “se battre contre (son ennemi)”, on est passé à celle de se battre avec quelqu’un, contre son ennemi.

Nous avons gardé cette même ambiguïté en français, où un “je veux me battre avec toi” pourrait tant signifier “j’te jur’, j’vais t’éclater la gl, moi, bouffon”, que “je veux me battre à tes côtés, toi mon compagnon d’armes”.  

Je trouve personnellement éminemment positif, plein d'espoir pour l'espèce humaine, qu’un mot qui a signifié combattre en vienne à signifier se concerter, se mettre d’accord. 

Peut-être que tout n’est pas perdu?


il y a toujours de l'espoir




*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée de son timbre zéro *kri-no- 
latin cernō, cernere, “séparer, tamiser”
fréquentatif certō, certāre, “combattre”
composé bas latin con-certāre, “travailler ensemble”
italien concertare
italien concerto, “accord, orchestre”
français concert




Allez, on en reste là!

Mais nous continuons, bien entendu, le tour des dérivés de notre *krei- dimanche prochain!

Avec encore du latin, mais aussi du grec, tiens. 





Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!




Frédéric




******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************


Et pour nous quitter,

un petit bout de concerto.

Un bel extrait du Concerto Grosso en Sol majeur op. 6 no. 1, HWV319, de Handel.



Rien ne vous surprend, dans ce court extrait?

OUI, les musiciens jouent tous sans partition!
Alors, ils jouent d'oreille et de mémoire.

Et ainsi, en plus de s'entendre, ils peuvent se regarder, et jouer de concert...

(de concert: voilà où je voulais en venir, avec cette citation d'Anatole France, en exergue)
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