- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 13 août 2017

“Les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes.” - François René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe





Nous vivons aujourd'hui une crise aiguë des langues. Jadis tenues pour trésors, elles tombent en mésestime, chacun saccage la sienne, comme on a fait de la terre.

Michel Serres,
Les cinq sens, 1985


Michel Serres















Bonjour à toutes et tous!


Les vacances! 
C’est les vacances!
Pour moi, du moins.

Alexandre le Bienheureux, Yves Robert, 1967  


Mais je pense à vous, et ne vous oublie pas. Du tout.
Même si, bon, ma tête sera un peu ailleurs ces temps-ci.
























*krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…”.

Ouais, après avoir passé … au crible … ses dérivés latins, à la très jolie descendance en français, je vous propose cette fois de nous intéresser aux dérivés de notre racine en d’autres langues indo-européennes, en commençant par … le grec ancien!
Oui, cette fois, on y va.

Notre indo-européenne *krei-,...
par une forme suffixée de son timbre zéro *kri-, *kri-n-yo-  
(que l'on retranscrit également *kri-n-ye-, 
ou que, pour contenter tout le monde, Robert Beekes présente comme *krin-je/o-,  dans son Etymological Dictionary of Greek),





... a donné, via le proto-grec *kríňňō, le grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “décider”.


un décideur...












deux décideurs...

... Et encore cinq autres ici.

Ah ça, de bien beaux spécimens de décideurs, dans la ligne
de la mystique et de l'iconographie du monde des affaires

















Le grec ancien signifiait κρῑ́νω, krī́nō signifiait “décider”, pas de doute, mais son sens original était plutôt“séparer, diviser, distinguer”, pour ensuite évoluer en “investiguer, décider, juger”. 

Oui, vous y retrouvez bien les sens - et l'évolution sémantique - auxquels les dérivés latins de *krei- nous avaient déjà habitués.

On se blase vite, non?



*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *kri-n-yo-
racine proto-grecque *kríňňō-
grec ancien κρῑ́νω, krī́nō, “décider...” 



“‘manque plus que l’équivalent grec du latin crīmen!” me direz-vous.

Car oui, de fait, nous avions vu que la gentille *krei-, par une forme suffixée (sur son degré plein) *krei-men-, avait donné, par le proto-italique *kreimen, le latin crīmen, “ce qui sert à trier, à décider”, d’où “décision”, “décision judiciaire”, puis par métonymie l’accusation, pour en terminer - l’accusation finissant par se confondre avec l’acte criminel lui-même - par “crime”.

- Mais enfin, c'est quoi c'délire? Moins vite, s'il vous plaît, si c'est pas trop vous demander??
- Eh oh, mon coco, mais j'ai DÉJÀ expliqué tout ça. Ou alors, ton crible cognitif est un peu trop sélectif? Si c'est l'cas j'vous prie d'm'excuser, mon bon monsieur.
Je crois que je vais encore l'utiliser souvent, Lino. 

(Pour ne pas mécontenter Lino, relisez est-ce un crime, un péché mortel, de faire des ronds dans l'eau?)

*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *krei-men-
racine proto-italique *kreimen-
latin crīmen
crime, criminel, discriminer, incriminer, récriminer


Oui, c’est vrai, il ne manque plus qu’une forme grecque équivalente à ce crīmen.


Vos désirs sont des ordres.

La voilà:

Tadaaa!


(la fameuse assistante du magicien)


κρῖμα, krîma, toujours dérivée de la forme suffixée *krei-men-, cette fois par le proto-grec (non-attesté, n'exagérez pas) *kréimə.

κρῖμα, krîma faisait partie du vocabulaire judiciaire, et désignait l’objet d’une contestation, ou la contestation elle-même.
Par extension, le jugement, la décision judiciaire, la peine.

Bon, rien de bien neuf, les amis. On prend les mêmes ingrédients, on laisse faire le temps, on passe par une proto-langue (c’est toujours plus chic), et on aboutit - plus ou moins - aux mêmes résultats.


Mais là où l’ancien grec va taper très fort, c’est quand il va créer un substantif sur le verbe κρῑ́νω, krī́nō: 
κρίσις, krísis, 
“séparation, pouvoir de distinguer, décision, choix, jugement, dispute…”

- κρίσις, krísis? Mais euh…
- Oui, exact, vous avez bien vu. Nous en ferons notre français crise!
- Mais enfin, oui, mais euh, ça n’a pas de sens! Rien dans les acceptions du grec κρίσις, krísis ne fait référence à la notion de crise, enfin!!

C’est vrai, mais vous allez voir, on y est vite…

Le terme crucial, pour bien comprendre l’évolution du mot, c’est “décision”, sens que κρίσις, krísis véhiculait déjà, nous l'avons vu.

À toute décision correspond
forcément, 
par la force des choses, 
naturellement, 
en toute logique…
un moment … décisif.

Le grec κρίσις, krísis, passé au domaine médical, désignera un moment décisifdans une maladie.

C’est avec ce sens qu’Hippocrate lui-même utilisera le mot. Excusez du peu.

Je parle bien ici d’Ἱπποκράτης, Hippocrate le Grand, le père de la médecine occidentale, Hippocrate de Cos, né vers 460 avant J.-C.
À ne pas confondre, évidemment, avec Hippocrate de Cos toujours, une sorte de poivrot illuminé dont les théories fumeuses n’intéressaient absolument personne.

ici, celui de Cos.


Mais donc, en langage médical, le terme désignait une phase décisive dans une maladie.

Les Romains vont l’emprunter.
Comme souvent, je sais, mais je ne voulais pas trop insister.
Et ils vont en faire le latin impérial crisis. 
Ce qui n’était pas particulièrement original, mais j’arrête de retourner le couteau dans la plaie. 
À l’accusatif? Crisim. 
Et même ça, ce n’était pas spécialement innovant ; les Grecs avaient déjà κρίσιν, krísin.

Le mot nous arrive par le latin médiéval, crisis, et toujours dans son acception médicale.

Au XIVème, nous allons à notre tour emprunter crisis, ou plutôt sa forme accusative, crisim, pour en faire le français… crise, d’abord noté crisim, crisin.

Car oui, notre français crise est toujours, et avant tout, un terme médical.

Le Grand Robert nous le rappelle, avec comme première acception:
Moment d'une maladie caractérisé par un changement subit et généralement décisif en bien ou en mal.

Du domaine strictement médical, le terme s’étendra en un premier temps au domaine psychologique. Ainsi, au XVIIème, on parlait (déjà) de “crises de passion”.

Dans le premier quart du XIXème, on parlera carrément de crises de nerfs. 





Et puis ensuite, et par extension, de crises financières, commerciales et autres… (des valeurs ou de la civilisation, par exemple).


*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *krei-men-
*racine proto-grecque *kréimə
grec ancien κρίσις, krísis, “décision, phase décisive...”
latin impérial crisis / crisim
latin médiéval crisis / crisim

moyen français crisim, crisin

français crise


Notre ancien grec κρῑ́νω, krī́nō, “décider” ne s’est pas arrêté en si bon chemin, et nous a encore donné quelques superbes dérivés…


Mais là, c’est les vacances.
Alors, oui, je me permets un peu de relâchement, je réduis - douuucement, tout douuucement - la voilure, et retiens ces très beaux dérivés pour la semaine prochaine.




D’ici là, je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!



Frédéric




******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************



Et pour nous quitter,

non pas du Bach, du Purcell ou du Handel,

mais

à nouveau

- oui, pour ceux et celles qui suivent le blog depuis déjà un certain temps, c'est du ressassé, c'est comme ça chaque année ou presque, au moment des vacances, pardonnez-moi -,

Le ciel, la terre et l'eau,
de Vladimir Cosma, chanté par la voix si douce, si empreinte de tendresse, d'amour,

d'Isabelle Aubret.

C'est aussi la bande originale d'Alexandre le Bienheureux.





dimanche 6 août 2017

Watson, c'est un cribe. - Un crible, Holmes? - Don, un cribe! - Ah, un crime! Votre rhume ne s'arrange guère, mon cher Holmes





“quod tu istis lacrimis te probare postulas, Non pluris refert, quam si imbrem in cribrum geras” 

Plaute,
Pseudolus (L'Imposteur), 1, 1, 100

(“toutes tes larmes ne prouveront rien à ta belle et ne feront pas plus que si tu jetais de l'eau dans un crible”)

Plaute, portrait totalement imaginaire





















Pseudolus, pièce de théâtre comique de Titus Maccius Plautus
- Plaute -,
est l'un des plus anciens exemples de la littérature romaine. 

Cette pièce fut jouée pour la première fois en 191 av. J.C.!!, pendant les Mégalésies, ces fêtes célébrées dans la Rome antique au mois d'avril, en l'honneur de Cybèle, la μϵγάλη ϑϵός, mégalè théos, la grande déesse.
Ce qui peut peut-être expliquer le nom de ces fêtes.
Ah, ces Romains, quel pragmatisme.
La fontaine de Cybèle, à Madrid
(source)


Bonjour à toutes et tous!


Et on continue...


En ce dimanche, nous nous intéresserons encore et toujours à cette invraisemblable racine indo-européenne *krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…”.

Jusqu’à présent - je ne veux pas médire, mais quand même -, on n'a pas foutu grand-chose. 
On n'a vraiment pas creusé le sujet. Ou à peine.
Car à part lui trouver quelques dérivés par le latin crīmen, à notre *krei-, via une forme suffixée *krei-men-, et une série d’autres par le latin cernō, cernere, “séparer, tamiser…”, par une forme suffixée de son timbre zéro *kri-no-, ben, on n’est nulle part.


Oui bien sûr, il y en a beaucoup, de ces dérivés. Vraiment beaucoup.

Au point même où je me demande si l'on a déjà vu autant de dérivés d’une racine indo-européenne par une seule forme, latine en l’occurrence, cernō, cernere et crīmen étant de toute façon très étroitement apparentés.


Allez, on se refait une récap':

crime, décerner, décret, décrétale, décréter, discerner, discriminer, incriminer, récriminer
est-ce un crime, un péché mortel, de faire des ronds dans l'eau?

certain, certes, certificat, certifier, certitude, concert, concerter, concerto
tu es certain qu'au conservatoire, on reçoit un certificat d'études de Chopin?

discret, discrétionnaire, excrément, excrétion, secret, secrétaire, sécréter, sécrétion
le propre d'une secrétaire, c'est la discrétion


Et si, avant d’aller plus loin, on faisait un peu de grammaire élémentaire indo-européenne? 
De morphologie, précisément.

Hein? (Vous n’avez en fait pas trop le choix, notez, sinon celui de zapper ce passage de l’article)

Mais alleeeeez, ça passera vite!
Et après, quand ce sera fini, vous vous sentirez tellement bien


Allons-y:

L’indo-européen tel qu’on le reconstruit est une langue flexionnelle, où donc, pour établir des relations grammaticales entre les mots, on les modifie, les mots!

En l’occurrence, par des terminaisons spécifiques: des désinences, qui permettront des … flexions, des déclinaisons de substantifs ou de verbes.
Oui: latin, grec, russe, allemand… : ce sont bien des langues flexionnelles.



En indo-européen, on reconstruit (au moins) huit cas: 
  • nominatif, 
  • vocatif, 
  • accusatif, 
  • génitif, 
  • datif, 
  • locatif, 
  • ablatif, 
  • instrumental.

Les racines proto-indo-européennes,
sans lesquelles ce blog n’aurait - avouons-le - aucun sens,
et sur lesquelles, surtout, se créeront des mots, sont des unités lexicales. 

Elles sont, osons le dire, sémantiquement chargées. Elles véhiculent tout simplement un sens. 
À ce titre, on peut les qualifier linguistiquement de morphèmes. Même si c'est dur à entendre.

Ces racines sont, par ailleurs, pratiquement toutes verbales
Dans le doute, faites le tour du blog et des racines traitées, et on en reparlera.

Une racine proto-indo-européenne s’articule systématiquement autour d’une voyelle
Qu’on appelle voyelle-pivot, ce qui en dit long.
Et c’est d’ailleurs sur cette voyelle que se placera l’accent, le pic de sonorité.

Cette voyelle est souvent un *e. Du moins dans la forme de base de la racine. La forme dite pleine.
Car ce *e peut évoluer: disparaître, tout simplement, ou se muer en o.

On parlera ainsi de la même racine... 
  • au degré (ou timbre) plein (ou le *e original est présent), 
  • au degré o, quand le *e devient *o, ou 
  • au degré zéro, quand la voyelle a tout bonnement disparu.  'a pus la voyelle.


Ce phénomène, c’est l’ablaut, ou alternance vocalique.

Notez aussi que le *e et le *o pouvaient être brefs ou longs
Et que certains linguistes ajoutent parfois un *a (bref ou long) à la panoplie des voyelles indo-européennes.


Avec une racine, entendons-nous bien, on n’a donc pas encore un mot
Mais on a déjà - et c’est pas mal - une unité sémantique.

En proto-indo-européen, pour faire un mot, il fallait une racine (‘manquerait plus qu’ça), suivie d’un… suffixe.
(notez qu'il y avait également des préfixes)
Cet ensemble racine + suffixe, c’est ce qu’on appelle le thème. 
Stem en anglais. 
Et NON, un thème, ce n’est pas encore, à proprement parler, un mot.
Il y manque une terminaison, une désinence.

Et là, OUI, on peut enfin parler d’un mot.

Et donc, on pourrait schématiquement représenter les choses ainsi:

racine + suffixe = thème
thème + terminaison = mot

Un exemple?

Prenons l’indo-européen *bhéreti (*bhér - e - ti), qui pourrait se traduire par “elle est enceinte”.

On trouve là, et dans l'ordre… 
  • la racine *bher- (*bher-1 selon Watkins), “porter, porter un enfant”,
  • le suffixe *-e-, qui marquait l’aspect imperfectif de l’action (il indiquait donc que l'action était non achevée), et
  • la terminaison *-ti, propre à la troisième personne au singulier du présent de l’indicatif.


Si je me permets ainsi de vous prendre de votre précieux temps et de vous bassiner avec un peu de morphologie des mots indo-européens, c’est que je voudrais vous présenter, à côté des deux formes déjà vues de notre *krei-, *krei-men- et *kri-no-, une troisième, *krei-dhro-.


Le suffixe *-men-,
que l’on retrouvera par exemple dans les latins -men et -mentum, dans le grec ancien -μᾰ, -ma, ou le sanskrit -मन्, -man,
avait pour vocation de créer des noms d’action.


Le suffixe *-no-, lui - il me semble qu'on en a déjà parlé, non? Oui, dans devinette! -, formait 
  • des participes quand la base était verbale (ce *-no- est devenu l’anglais -en, comme dans taken, “pris, enlevé…”), et 
  • des adjectifs quand la base était nominale. Le latin -nus en est un beau dérivé, comme dans - NON! - magnus.
magnum

Il est un autre suffixe, que l’on reconstruit sous la forme *-dʰrom-, ou *-dhro-, variante d’une forme *-tro- ou *-trom-, qui créait des noms d’instruments servant à l’action. 
On parlera de *-dhro- comme d’un suffixe instrumental. Qui indique que l’action est faite par, ou avec…  
On le retrouve par exemple dans l’ancien grec -θρον, -thron.

Ou le latin… -brum.
Comme dans, voyons… laissez-moi chercher… euh… 

Ah ben oui, tiens, et en plus ça tombe vachement bien: le latin… crībrum.


*krei-, par une forme suffixée de son timbre plein *krei-dhro-, nous a donné le latin crībrum, composé de cernō, “séparer, tamiser…”, et de‎, et de? -brum.
Le monde est petit, décidément…


PS: Pour passer de l'indo-européen au latin, quoi de mieux qu'une bonne et saine forme proto-italique?  
*kreiðro-, telle que la reconstruit Michiel de Vaan dans son Etymological Dictionary of Latin and the other Italic Languages (Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series).

Et ce substantif latin crībrum se traduirait par crible, tamis, voire passoire.

Crible vibrant circulaire



Maintenant, entre nous, ce crībrum est vraiment malvenu, vous ne trouvez pas? Imprononçable.

Kri-Broume

Désolé, mais kri-broumec’est nul.

Essayez, pour voir, de prononcer ça plusieurs fois de suite sans donner l'impression de vous racler la gorge.

C’est ce qu’on a dû penser il y a à tout casser seize siècles, quand on a fait du latin classique crībrum le bas latin… criblum, qu’on fait remonter au Vème siècle. 

D'un deuxième /r/ impossible à prononcer dans le même souffle que le premier, on a fait un doux, un velouté, un mélodieux, un charmant /l/.
Ce procédé phonétique qui consiste à modifier un son au contact d’un son voisin, pour augmenter les différences entre les deux, c’est ce qu’on appelle ...
- on en a déjà parlé plusieurs fois, ici, iciici ou même ici
... la dissimilation. 
À l'inverse de l’assimilation, qui elle tend à réduire les différences entre deux sons voisins. Par paresse, parce que prononcer tous ces sons à la queue leu-leu demande un effort ridicule, ou prend vraiment trop de temps. 
Pensez à “chais pas”, jolie(?) assimilation de “je ne sais pas”. Ou au liégeois tiiig pour “tigre”.

De ce criblum bas latin est issu le français crible, évidemment, au XIIIème.


De crībrum s’était aussi dérivé le latin impérial cribare, “passer au tamis”.
Passé au bas latin sous la forme dissimilée criblare, nous le récupérons vers 1225 comme notre cribler. 


Eh oui, crible, cribler, (et donc aussi criblure), encore autant de dérivés de notre généreuse indo-européenne *krei-, cette fois par une forme suffixée *krei-dhro-, via le latin classique crībrum.


*krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée *krei-dhro-

proto-italique *kreiðro-
latin crībrum, “crible”
dissimilation
bas latin criblum, “crible”
français crible



On va en rester là!

Mais oui, je sais, mais bon, j’attaque ma dernière semaine de boulot avant les vacances, et comme d’habitude, c’est pour maintenant qu’il faut tout faire, tout terminer.

Simple.



Donc, ben, il faudra attendre dimanche prochain, pour la suite des trépidantes aventures de notre délicieuse *krei-, avec, à la clé, OUI, ses dérivés grecs.


- Eh mais! Pourquoi ce dialogue entre le docteur Watson et Sherlock Holmes, dans le titre, enfin??
- Mais 'faut suivre, coco. Référence au premier article de la série *krei-: est-ce un crime, un péché mortel, de faire des ronds dans l'eau? Tu veux pas non plus que je le lise pour toi, le blog, non?

C'est toujours Lino Ventura que j'entends derrière ce genre de répliques....



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très très belle semaine!



Frédéric



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Attention,
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on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter,

- toutes ces déclinaisons et désinences m'y ont irrésistiblement mené -, 

Rosa, Jacques Brel


dimanche 30 juillet 2017

le propre d'une secrétaire, c'est la discrétion





(...) Ce faict on aportoit des chartes, non pour iouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses, & inventions nouvelles. Lesquelles toutes yssoient de Arithmeticque.

En ce moyen entra en affection de ycelle science numeralle, & tous les iours après disner & souper y passoient temps aussi plaisantement, qu’il souloyt es dez ou es chartes. A tant sceut d’ycelle & theoricque et practicque, sy bien que Tunstal Angloys, qui en avoit amplement escript, confessa que vrayement en comparaison de luy il n’y entendoit que le hault Alemant.

Et non seulement d’ycelle, mais des aultres sciences mathematicques, comme Geometrie, Astronomie, & Musicque. Car attendans la concoction & digestion de son past, ilz faisoient mille ioyeulx instrumens & figures Geometricques, & de mesmes practiquoient les canons Astronomicques.

Après se esbaudissoient à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou suz un theme à plaisir de guorge.

Et au regard des instrumens de musicque, il aprint à iouer du luc, & l’espinette, de la harpe, de la flutte de Alemant et à neuf trouz, de la viole & de la sacqueboutte.

Ceste heure ainsi employée, la digestion parachevée, se purgoit des excrements naturelz : puis se remettoit à son estude principale par troys heures ou davantaige : tant à repeter la lecture matutinale, que à poursuyvre le livre entrepris, que aussi à escripre & bien traire & former les antiques & Rhomaines lettres.
(...)

Gargantua, 
Rabelais, 

Chapitre XXIII
Comment Gargantua feut institué par
Ponocrates en telle discipline, qu’il ne perdoit
heure du jour.  

(Sur ce, on apportait des cartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petits amusements et inventions nouvelles, lesquels découlaient tous de l’arithmétique.

Par ce moyen, il prit goût à cette science des nombres, et tous les jours, après le dîner et le souper, il y passait son temps avec autant de plaisir qu’il en prenait d’habitude aux dés ou aux cartes. Il en connut si bien la théorie et la pratique, que Tunstal l’Anglais, qui avait amplement écrit sur le sujet, confessa que vraiment, en comparaison de Gargantua, il n’y entendait que le haut-allemand.

Et non seulement il prit goût à cette science, mais aussi aux autres sciences mathématiques, comme la géométrie, l’astronomie et la musique ; car, en attendant la digestion de son repas, ils faisaient mille joyeux instruments et figures géométriques et, de même, ils pratiquaient les lois de l’astronomie.

Après, ils s’amusaient à chanter sur une musique à quatre et cinq parties ou à faire des variations vocales sur un thème.

Pour ce qui est des instruments de musique, il apprit à jouer du luth, de l’épinette, de la harpe, de la flûte traversière et de la flûte à neuf trous, de la viole et de la sacqueboute.

Cette heure ainsi employée, la digestion achevée, il se purgeait de ses excréments naturels, puis se remettait à son principal objet d’étude pour trois heures ou davantage, tant pour répéter la lecture du matin que pour poursuivre le livre entrepris, mais aussi écrire, bien tracer et former les anciennes lettres romaines.)


l'une des sublimes illustrations que réalisa Gustave Doré pour Gargantua



Bonjour à toutes et tous!


*krei-, “passer au crible, distinguer, différencier…”.
C’est la racine indo-européenne qui nous intéresse en ce moment.

Nous avons déjà vu qu’elle est à l’origine de nos…

crime, décerner, décret, décrétale, décréter, discerner, discriminer, incriminer, récriminer
est-ce un crime, un péché mortel, de faire des ronds dans l'eau?
et de nos…

certain, certes, certificat, certifier, certitude, concert, concerter, concerto.
tu es certain qu'au conservatoire, on reçoit un certificat d'études de Chopin?

Et tout ça, en fin de compte, par l’entremise de son dérivé latin cernō, cernere, “séparer, tamiser…”, d’une façon ou d’une autre.

*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée de son timbre zéro *kri-no- 
latin cernō, cernere, “séparer, tamiser”



Eh bien, croyez-le ou non, on continue aujourd'hui avec le latin cernō, cernere, “séparer, tamiser…”!
Oui, vraiment, cette source semble décidément intarissable
Et pourtant, je vous l'avais dit,  que *krei- était incroyable! Mais voilà, personne ne m'écoute. Jamais.


Et en plus, les dérivés que nous en avons fait en français partent dans toutes les directions…



Et ne faites pas les blasés.

Oui, l’aviez-vous fait, vous, le lien entre crime et concert? Ou entre décerner et certitude?

Mais en ce dimanche, préparez-vous. 

Car notre *krei- indo-européenne et son descendant cernō, cernere nous réservent encore quelques jolies surprises…


Trêve de bavardage, 
Allons-y.

Connaissez-vous un préfixe latin qui puisse indiquer une mise à part, une séparation?

Oui bon, il y a bien dis-, qui exprime - vous avez raison - la séparation, ou la dis-persion.

On est bien d'accord. Mais il y en a un autre

Un indice?

sé-parer...

Vous l’avez?

Exactement!
sē-.  Comme dans separo, separāre, “séparer”!

Il indique bien cela: la mise à part, la séparation. 
On pourrait le comprendre, selon le contexte, par “sans”, ou “à part”, “séparément”, “tout seul”. 

Pour bien s’imprégner de son sens, pensez à son origine!


- Car voyez-vous, les enfants ...

- Oh oui papy, raconte-nous une histoire!

- ... on fait provenir sē- d’une forme précédente, non attestée, *sue-

Elle, basée sur le bien connu pronom réfléchi… suus.

Oui, celui-là même qui nous a donné nos français son, sa, ses, ou encore - comme c'est curieux - soi.

En ce sens, sē- pouvait évoquer donc l’idée d’être “seul avec soi-même. Replié sur soi


Le latin a créé un composé de cernō avec sē-.

Soyons fou, je vous le donne: sē-cernō.

Sēcernō, sēcernere se traduirait par “séparer, dissocier, disjoindre, mettre de côté”, voire rejeter, exclure…

Et ce serait quoi, le participe parfait passif de sēcernō? Hein? Hein?

Sēcrētus!

Eh oui!
Sēcrētus, “séparé, (mis) à part…”. 

En tant qu’adjectif: séparé, mis à part, distinct, retiré, isolé, solitaire, ou encore, bien évidemment: … secret, caché.

Ouah!

ouah!


Sur l’adjectif latin sēcrētus, s’est créé, du côté de 1165, l’ancien français segrei, segreie. 

Et sēcrētum, “lieu écarté”, “pensée ou fait qui ne doit pas être révélé”, substantivation de sēcrētus, donnera lui les formes segrei, secroi, secré.

Une petite réfection (un retour à l’étymon de départ: sēcrētus /sēcrētum), fin du XIIème, et hop, la forme secret s’imposera.

Tiens, à propos de formes...
ici, le secret d'une certaine Victoria
(source)

*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée de son timbre zéro *kri-no- 
latin cernō, cernere, “séparer, tamiser”

composé cēcernō, sēcernere,  “séparer, dissocier, exclure...”

participe, adjectif sēcrētus, “séparé…” ⇒ ancien français segrei, segreie

sēcrētum, “lieu écarté” ⇒ segrei, secroi, secré

Anciens français segrei, segreie / segrei, secroi, secré
réfection
français secret


- Et ségrégation aussi, évidemment!
- Mmmh? Quoi, “ségrégation”? C’est tentant, hein? Ah, l’étymologie populaire… 

Mais non, pas du tout, ségrégation ne vient pas de là. 

On y retrouve bien sē-
- ça je vous l'accorde -,
mais accolé ici à grex, gregis, le troupeau. 

Littéralement, ségrégation désigne donc la “mise à l’écart du troupeau”…

Vous connaissez le Cutting?

Superbe épreuve de monte américaine (non, on ne parle pas ici de rodéo),
le cavalier désigne à son cheval - un Quarter Horse, évidemment - une
vachette dans un troupeau. Le cavalier isole la vachette, qui va donc vouloir
immanquablement rejoindre le troupeau. Là, le cavalier dépose les mains sur
le pommeau: le cheval comprend que c'est à lui de jouer. Littéralement, car
il va tout faire pour s'interposer entre la vachette et le troupeau, comme un
chien s'amuserait avec vous, quand vous faites mine de lui lancer une balle à
gauche, non! à droite, ou non, à gauche!!

Le cavalier, lui, ne fait plus qu'essayer de tenir en selle.

Vous voulez voir un cheval qui s'amuse? Allez voir une compétition de Cutting!
(source)
ou regardez la courte vidéo ci-dessous...



Mais donc, secret provient de notre si gentille indo-européenne *krei-.

Si secret en vient, alors oui, discret en arrive aussi!

Petite explication...

Le latin classique discretus était le participe passé du verbe discernō, discernere, et en ce sens, signifiait “séparé, divisé”.


Discernō, vous vous en doutez, est un composé de cernō, mais avec cette fois le préfixe dis-.
Ouiiii! Celui dont nous venons à peine de parler!

Plus tard, en bas latin, le mot discretus subira une légère évolution de sens, pour signifier “apte à juger, à discerner, d'où aussi ... juste, prudent”. Discret, quoi! 

Oui, c'est là que le français l'a emprunté, pour en faire notre discret.


Sachez encore qu'au début du XIVème, nous avons à nouveau emprunté le latin discretus, pour en faire... discret.

- Quoi?? Maisje...

Oui, je sais. Mais cette fois, dans le sens de “différentpuis discontinu, séparé”, utilisé à l'époque en mathématiques, ou plus tard en médecine.



Discret, discrète, discrètement, discrétion… Indiscret, indiscrétion…
Certes, voilà donc encore une flopée de dérivés à vous donner.

discrétion

Mais l'étymologie de notre français discret nous permet également de comprendre pourquoi on parle d’un pouvoir discrétionnaire...
Discrétionnaire?
En droit, Qui est laissé à la discrétion, qui confère à qqn le pouvoir de décider. 
Merci Le Grand Robert de la langue française

Discrétionnaire, qui a peu rapport avec la discrétion en tant que telle, mais bien avec … la décision (judiciaire)

Eh oui: on y retrouve l’une des acceptions déjà présentes dans le latin cernō. 
(un doute? Alors on relit est-ce un crime, un péché mortel, de faire des ronds dans l'eau?)

Tout s’explique!




De même, quand vous réalisez d’où vient notre français discret, qui porte en lui l’idée de séparation, de distinction, vous ne vous posez plus de question sur les deux formes anglaises discreet et discrete.
Toutes deux, bien évidemment, empruntées à notre français discret.

L'anglais, nous l'avons souvent vu, est plus conservateur que le français... D'où d'ailleurs un nombre de mots au dictionnaire nettement plus élevé qu'en français, puisque l'anglais à tendance à tous les garder...
(Richesse de vocabulaire qui rend les francophones anglophobes incrédules, dubitatifs, confondus, voire ivres de rage, d'ailleurs. Ou alors, ils restent dans le déni.)
L'anglais peut ainsi nous servir de fenêtre temporelle, par laquelle on peut retrouver d'anciennes formes linguistiques françaises, ou d'anciens sens de mots français désormais oubliés de ce côté de la Manche...

En anglais, donc, on retrouve notre français discret sous deux formes,

l'une basée sur le sens premier du latin classique discretus, le participe passé du latin discernō, discernere: “séparé, divisé”: il s'agit d'un calque de notre emprunt du XIVème, et

l'autre basée sur notre français discret, emprunt au bas latin discretus, “apte à juger, à discerner, juste, prudent”.
  • l’anglais discreet se traduisant par “discret”, et
  • l’anglais discrete par “séparé, distinct”.



*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée de son timbre zéro *kri-no- 
latin classique cernō, cernere, “séparer, tamiser”

composé discernō, discernere, “séparer, dissocier, exclure...”

participe passé discretus, “séparé, divisé” 2e emprunt, français discret séparé

bas latin discretus, “apte à juger, juste, prudent”  français discret



latin classique discernō, discernere, “séparer, dissocier, exclure...”
participe passé discretus, “séparé, divisé”
français discret séparer
anglais discreet, “discret 



latin classique discernō, discernere, “séparer, dissocier, exclure...”
participe passé discretus, “séparé, divisé”
bas latin discretus, “apte à juger, juste, prudent”
français discret
anglais discrete, “séparé 




Ah là là.
Vous savez quoi? (oui, c’est du belge)

Je fulmine.

Car plus je creuse nos chères racines indo-européennes, plus je réalise à quel point la connaissance de nos langues modernes peut s’en enrichir.
En fait, ceci n'est qu'un effet de manche: je le sais depuis le début de mes études universitaires. Mon cher professeur de latin à l'Athénée m'avait même un jour demandé, alors que j'étais à l'univ,  de revenir expliquer à sa jeune classe du secondaire l'intérêt que je trouvais, moi plongé dans les langues modernes, au latin.
Il avait compris beaucoup de choses!

Et je râle car ce cours d’indo-européen que j’avais suivi lors de mes études de traduction, il y a bien longtemps, ce cours, n’existe plus. 
Au départ à la retraite de son titulaire, personne ne l’a repris. 
Et - anecdote édifiante -, je partage les articles du blog au sein du groupe Facebook des anciens de l’Ecole d’Interprètes où j'obtins ma licence en traduction, et très rares sont les réactions. Je crois que les plus jeunes sortis, les plus jeunes promotions, ne savent même pas de quoi il s’agit, et s’ils le savent, s’en contrefoutent désintéressent totalement. C’est d’un navrant. 
- uh?
- non, rien...

Qu'un cours aussi culturellement important soit abandonné ainsi, je trouve cela lamentable. 
Et tellement en phase avec l’air du temps, où l’on met les langues étrangères, dites modernes, d’un côté (du beau côté), le côté utile, commercialement parlant, et de l’autre (le côté sombre), les langues anciennes, qui ne servent, selon certains, qu’à étaler sa culture, ou pire encore, à permettre de perpétuer le fossé social entre les classes privilégiées et celles qui ne le sont pas.

L’égalitarisme, le politiquement correct, comme encore cette variante pervertie, radicale et inculte de la laïcité selon laquelle il faut abattre tout ce qui nous renvoie à notre passé traditionnel (Noël, Pâques, la crèche, St-Nicolas…), les voilà, les fléaux de notre civilisation prétendument si évoluée.

Et évidemment, si vous y rajoutez les abrutis...
- on ne peut plus dire abrutis, on doit désormais parler des personnes dotées d'un crible cognitif à la granularité plus fine que la moyenne -
... qui se font exploser à tour de bras, c’est la totale.
(même si, soyons clairs, le fait qu'ils se fassent exploser est plutôt une bonne chose dans une perspective darwinienne, mais alors qu'ils le fassent sans autre victime qu'eux-mêmes...)

On n'est pas rendu.

Idiocracy, film de Mike Judge, 2006



Mais continuons!

Et secrétaire, alors? 

En fait, notre secrétaire est un emprunt à 
- Madame, Monsieur, non pas UN, mais bien -
DEUX dérivés de sēcrētum, “lieu écarté” en bas latin:
  • le substantif secretarium, “lieu retiré, isolé”, spécialement “sacristie” et “salle d’audience”, 
et
  • l’adjectif secretarius, “séparé, isolé”. 
Comprenez donc qu’à partir de deux mots latins, on en créera un seul français.

Au Vème, secretarius se substantifiera pour prendre le sens de “sacristain”, puis, par extension, de “secrétaire de la cour”.

Au XIème, en latin médiéval, il désignera celui qui participe à des conseils secrets, avec le sens de scribe.

Au XIIIème, secrétaire prend la valeur de confident, ami. Ben oui, celui à qui on peut confier ses secrets.

Et c’est depuis le XIVème siècle que le mot désigne une personne attachée à une personne de haut rang, une autorité, et qui rédige en son nom des écrits de caractère officiel.

Je n'ai que du respect pour les secrétaires. Du respect et de l'admiration.


Enfin, par métonymie - et peut-être par influence de l’italien? -, secrétaire prendra au XVIIIème le sens de “bureau sur lequel on écrit, et qui renferme des papiers”.

secrétaire Louis XVI et ses tiroirs secrets...
(source)


Donc, oui, secret, secrétaire, secrétariat, tous dérivés de  *krei- par cernō.


*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée de son timbre zéro *kri-no- 
latin cernō, cernere, “séparer, tamiser”

composé cēcernō, sēcernere,  “séparer, dissocier, exclure...”

participe, adjectif sēcrētus, “séparé…”

sēcrētum, “lieu écarté” 

bas latins secretarium, “lieu retiré, isolé” et secretarius, “séparé, isolé”
 
français secrétaire


Mais ce n’est pas fini.

Qui dit secret dit aussi… sécréter, et sécrétion!

Sécrétion, emprunt relativement tardif (fin du XVème quand même) au latin secretio, “séparation”, dérivé, vous l’aurez compris, du supin de sēcernere, secretum.

À son introduction en français, il signifiait bien “séparation”. 
Mais il doit son succès à sa reprise en physiologie, au début du XVIIIème, pour désigner le phénomène par lequel un tissu produit des substances qui sont évacuées. 

Par métonymie - encore elle -, il désignera finalement la substance ainsi produite.

Pas facile de vous trouver une image présentable tous publics pour
illustrer la sécrétion.
Mais j'ai trouvé! La sécrétion lacrymale.


Et vous croyez peut-être qu’on en a fini avec cette famille de dérivés?

Que nenni!


Et on en terminera avec ce qui suit, mon emploi du temps professionnel m’interdisant d’en passer trop (de temps) sur le blog.
Oui, je sais, je vous avais promis du grec pour aujourd’hui. Ce sera pour la prochaine fois! 
Non, je ne le renvoie pas aux calendes du même pays, je vous rassure…


Donc, oui! 
Un dernier mot bien français tiré de la famille des mots latins basés sur cernō, et donc, a fortiori, sur *krei-

Excrément.

- Plaît-il?
- Non, ne prenez pas ça personnellement. Il s’agit bien du dérivé en question.

En latin impérial, on connaissait excrēmentum, “déchet”, ou aussi “excrétion, déjection”, basé sur l’adjectif excrētus, à l’origine participe passé de excernō, excernere, qui signifiait, dans la droite ligne de cernō, “passer au tamis”, mais aussi, dans la langue médicale, “évacuer”.

Excrément désignera tout d’abord l’ensemble des matières évacuées du corps 
(allons-y, précisons-les, si ça vous fait tellement plaisir: matières fécales, urine, mucus nasal, sueur), 
puis son emploi se restreindra, au sens de “matières fécales”.

Même si ce n’est pas Rabelais qui l’a vraisemblablement créé, c’est chez lui que l’on relève le premier emploi du mot en français, en 1534.

Quant à excrétion, il provient du bas latin excretio, “criblure”.
- Criblure? Mais je ne vous permets pas!

Mais oui, criblure: l’ensemble des résidus restant dans le crible après le le … le… criblage. Bien!

C’est toujours chez Rabelais qu’il est attesté pour la première fois.

En physiologie, le terme désignera en un premier temps l’action par laquelle les déchets de l’organisme sont rejetés au dehors. 

Puis, par métonymie - encore?? -, il désignera les déchets rejetés eux-mêmes, reprenant ainsi le sens large d’excréments

pas facile non plus, à illustrer, excrément et excrétion...
Mais voilà!

*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée de son timbre zéro *kri-no- 
latin cernō, cernere, “séparer, tamiser”

composé excernō, excernere, “passer au tamis”, “évacuer”

latin impérial excrēmentum,“déchet”, “excrétion, déjection”

français excrément



*krei- “passer au crible, distinguer, différencier…”
forme suffixée de son timbre zéro *kri-no- 
latin cernō, cernere, “séparer, tamiser”

composé excernō, excernere, “passer au tamis”, “évacuer”

bas latin excretio, “criblure”

français excrétion




Ça vous en bouche un coin, ça, non? (si je puis me permettre)


C’est pas fou, ça, que des mots comme secrétaire et excréments soit si proches, que discret et secret soient proches parents de crime, discerner, concert et certitude??




Allez,
Pour la semaine prochaine, on terminera le chapitre latin des dérivés de notre adorable *krei-.
Et si vous êtes vraiment gentils, on entamera la partie grecque de cette jolie petite étude.






Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!


Frédéric



******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************


Et pour nous quitter,

un extrait des Enigma variations, d'Elgar (le titre original étant
Variations on an Original Theme, Op. 36)


ici, la neuvième variation, en adagio, Nimrod.
Que j'adore!

Pourquoi je vous propose Enigma variations?

Parce que s'y cachent des secrets...

Un par variation: “à qui de mes amis cette variation est-elle dédiée", énigmes assez faciles, Elgar donnant lui-même des clés permettant de les résoudre, 
et puis, un secret plus fondamental, mais aussi bien plus difficile à percer: 
sur quel morceau bien connu ces variations se basent-elles?
(En vous disant que le thème de départ est un contrepoint du morceau en question,
sinon ce serait trop fastoche)

Plusieurs propositions ont été faites.
Et j'ai la mienne, basée sur mon oreille et un peu de bon sens.

Mais à ce jour, personne ne sait toujours avec certitude le morceau auquel Elgar faisait référence...


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