- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 21 août 2016

Les citoyens sont un attelage et l'attelage n'est pas le cocher. - Victor Hugo, L'Homme qui rit (1869)


article précédent: let's dance



“La tâche à laquelle nous devons nous atteler, ce n’est pas de parvenir à la sécurité, c’est d’arriver à tolérer l’insécurité.”


J'ai trouvé cette belle citation de Erich Fromm sur le site du ...  Figaro!

Incroyable, qu'ils aient laissé passer ça: respect! 



M'est avis qu'un rédacteur ou relecteur du Figaro sera bientôt mis à pied, pour faute grave et insubordination.

Ou alors, le site du Figaro aurait été hacké par des gauchistes??


Erich Fromm,  Francfort 1900 - Locarno 1980,
psychanalyste humaniste américain d'origine juive allemande.



















Notez, je pense avoir une explication: non, Le Figaro n'a évidemment pas changé sa ligne éditoriale ultra-sécuritaire.
Mais non! C'était une blague. 
Je pense qu'ici, Erich Fromm ne traite que de la psyché, personnelle, intime, et pas de la manipulation des foules par des politiciens démagogues et populistes.

(Ah, je sens que je vais encore me faire quelques amis, en ce beau dimanche)




Bonjour à toutes et tous!


Comme promis, un mot dont on a attribué la paternité - ou pas - à notre *ten- bien aimée
(pour celles et ceux qui prennent le train en marche, je parle de la racine proto-indo-européenne *ten-, “étendre, étirer”).

Ce mot, c’est atteler (d’où aussi attelage, ou dételer, tant qu’à faire)


Alors, qu’en est-il?

Je vous présente les quelques versions les plus courantes de l’étymologie du mot.

Et puis, vous en ferez ce que vous voulez, soyons clair.



Tout d’abord, ce sur quoi le monde de la linguistique semble se réunir:



Nous avons emprunté atteler
- le Grand Robert nous en donne cette définition: “Attacher (une ou plusieurs bêtes de trait) à une voiture, à une charrue, etc.” -
… au cours de la deuxième moitié du XIIème siècle, au bas latin *attelare.

attelage

Cette forme non-attestée était vraisemblablement issue, par substitution de préfixe, du latin prōtēlō, prōtēlāre: “prolonger, pousser au loin”, d’où aussi, dans la langue militaire, “repousser, chasser, éloigner”.

Ernout et Meillet nous racontent que le neutre prōtēlum (prō-, “pour” & tēlum) était usité dans la langue rurale, et qu’il s’employait pour désigner le “fait de tirer en avant”, ou encore “le trait”, le “tirage continu”.



D’où, dans la langue commune, l’acception de “suite ininterrompue”.

À l’ablatif, il donnait prōtēlō: “tout d’un trait”.

Eh! C’est de là que proviendrait prōtēlō, prōtēlāre, le verbe qui nous intéresse ici, dont dériverait plus tard le bas latin  - allez, on suit! Voilààà: - *attelare.


- Mais?

Oui, je réponds à la question que vous n’allez pas tarder à poser:

Oui vous avez bien lu. À l’origine, prōtēlō ne reprend nullement cette notion d’atteler.
De tirer vers l'avant, certes. Mais pas vraiment d'atteler.

Curieux, non?


Une pièce importante, voire essentielle, de l’attelage, c’est le timon.

Timon d'Athènes, William Shakespeare,
adaptation: Jean-Claude Carrière, Mise en scène: Peter Brook,
Théâtre des Bouffes du Nord, 1975
(Je ne veux pas être méchant, mais ça fait très 1975)
(source)





Dont le Grand Robert, toujours lui, nous dit qu’il s’agit d’une “longue pièce de bois disposée à l'avant d'une voiture ou d'une charrue, selon son axe longitudinal, et de chaque côté de laquelle on attelle une bête de trait.”

timon de chevaux de trait pour calèche

Pour atteler, eh ben, i’ fallait - et il faut toujours - impérativement un ... timon.

On pense …
(sans aucune certitude, mais enfin, l’hypothèse est plus que vraisemblable)
… que le latin prōtēlō reprenait implicitement la notion d'“atteler”, cachée dans sa deuxième partie:
-tēlō.

Ce timon devait furieusement ressembler, pour ces glorieux guerriers qu’étaient les Romains, à une lance, à un javelot, à une arme de jet. 

Car, voyez-vous, -tēlō provenait du substantif latin tēlum, qui désignait ... une arme.
Précisément une arme offensive: une arme de jet, un trait. (Et plus tard, par exemple une épée, une hache…)


Ou carrément, d'une façon imagée, le dard. Je veux dire Jean-Paul. Popol, quoi: le gourdin, la béquille, le thermomètre à moustaches.
Tant qu'ils se cantonneront à Los Angeles et au marché US, pas de souci.
À l'exportation vers les pays francophones, là, ça risque de moins bien marcher.

Par opposition, entre parenthèses, avec arma, qui, lui, désignait une arme plutôt … défensive. Entendez une arme de poing.
(C’est vraiment ridicule d’écrire “entre parenthèses”, plutôt que les placer, ces foutues parenthèses, non?)


Bon, maintenant, ce tēlum, ...
- qui, accolé à pro-, se retrouvera dans le verbe prōtēlō, dont dérivera le bas latin *attelare, on suit toujours? -
... d’où venait-il? Car c'est bien la question.


Hélas, on n’en sait trop rien. On suppute. On suppose.

On pense que peut-être, éventuellement, tēlum aurait pu avoir été apparenté au grec ancien τίκτω, tikto, “engendrer, produire”, lui-même apparenté à τυγχάνω, tugkhánô, “se produire, atteindre (un but, une cible), d'où frapper”.
Ça en ferait le descendant de *dheugh-, brave et gentille racine proto-indo-européenne dont le champ sémantique, bien difficile à cerner, à réduire, aurait couvert la notion de “produire (quelque chose d'utile)”.

Une autre hypothèse le mettrait en rapport avec le latin taxis, qui désignait l'if
- l'arbre préféré de Rudyard Kipling (ça c'est hilarant!) -,
ou encore une pique faite de son bois -,
l'if de Llangernyw (au Pays de Galles, forcément), qui serait l'un des arbres
les plus vieux du monde

qui serait, comme le grec τόξον, toxon, “arc”,
  • ou bien un emprunt à une des langues scythes (donc on reste en famille indo-européenne), 
  • ou bien - et on reste toujours en famille - un emprunt au persan تخش, taχš, “arbalète”).
Ouais.
Bof.

- Bof? Mais alors: quoi?


Une autre piste?
Selon Alain Rey, qui semble incroyablement sûr de son coup, tēlum serait de la famille de tendere, tenēre, tendō pouvant - c’est un fait - signifier “je vise, je tends à/vers”.

Si c’est le cas, aucun doute possible, il descend de notre *ten- bien-aimée!

Malheureusement, Alain Rey n’explique absolument pas le lien qu’il tisse entre tendre / tenēre et tēlum. Mais c'est vrai qu'on pourrait rapprocher tēlō de *ten- par une forme *ten(d)slo-, que l'on pourrait traduire par “ce avec quoi l'on vise”.

Vous l’aurez compris: si je parle du français “atteler” dans un de ces articles portant précisément sur les dérivés douteux de *ten-, c’est que moi-même, je ne suis pas aussi catégorique sur son étymologie.


Une dernière hypothèse?

Tēlum n'aurait pas fait référence au timon de l'attelage, mais serait plutôt apparenté au latin texō, texere, “tresser, tisser”, dans le sens original d’assembler, composer.

Il faudrait comprendre alors tēlum comme l’“assemblage des différentes pièces nécessaires à l'attelage”

Dans ce cas, il découlerait de la racine ‎proto-indo-européenne *teks-, “tisser, fabriquer”.
Je me rends compte avec effroi qu'elle n'a jamais traitée en ce lieu??? 
Mais enfin? Comment est-ce possible? Bon, ça je corrigerai bientôt.


Voilà.

Je n’ai pas de préférence ; je ne sais vraiment pas quoi choisir.



Ou plutôt, aucune des hypothèses en présence n’est vraiment convaincante.















Ah oui!
Ne confondez pas attelle et atteler! 

Attelle (ou attèle),…

notamment “planchette plus ou moins rigide (bois, métal, carton), destinée à maintenir immobile, en bonne position, un membre blessé, fracturé”
… n’a AUCUN rapport avec atteler! 

Notre français attelle provient, lui, du bas latin astella, “copeau, éclat de bois”, basé lui-même sur le latin classique assula.

- Mais enfin?? Déjà que tu es incapable de nous donner l’étymologie de tēlum, mais en plus tu racontes des bobards! L’attelle, c’est bien aussi une pièce adaptée au collier du cheval de trait, et où sont attachés les traits! N’importe quoi.
- Oh bonjour! Je ne vous ai pas réveillé trop tôt j’espère? Je pense que oui... Désolé.

En fait, à l’origine, le mot signifiait bien “copeau, morceau de bois”, mais on soupçonne que pour ce qui est de son acception technique de “partie du collier des chevaux où les traits sont attachés”, son sens a tout simplement été influencé (entendez “contaminé”) par  … “atteler!

attelle

et ici, autour du collier de travail




Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très très belle semaine!



Frédéric


Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom: 
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Et pour nous quitter, Palestrina et son Sicut serves,
merveilleux, aérien, intemporel motet à quatre voix, publié en 1584.
Il est basé sur le psaume 42 de la Vulgate.


dimanche 14 août 2016

let's dance


article précédent: Dansons joue contre joue



Ensemble êtes-vous nés et ensemble resterez-vous pour toujours.
Quand les blanches ailes de la mort éparpilleront vos jours, vous serez ensemble.
Oui, vous serez ensemble dans la mémoire silencieuse de Dieu.
Mais qu'il y ait des espaces dans votre entente.
Que les vents des cieux puissent danser entre vous.
Aimez-vous, l'un l'autre, mais ne faites pas de l'amour un carcan : 
Qu'il soit plutôt mer mouvante entre les rives de vos âmes.
Remplissez, chacun, la coupe de l'autre, mais ne buvez pas à la même.
Donnez-vous l'un à l'autre de votre pain, mais ne partagez pas le même morceau.
Chantez et dansez ensemble, et soyez joyeux, mais que chacun demeure isolé,
Comme sont isolées les cordes du luth, bien que frémissantes de la même musique.
Donnez vos coeurs, mais pas à la garde de l'autre,
Car vos coeurs, seule la main de Dieu peut les contenir.
Et dressez-vous ensemble, mais pas trop près l'un de l'autre :
Car les piliers du temple se dressent séparément,
Et le chêne et le cyprès ne peuvent croître dans leur ombre mutuelle.

L'Oeil du prophète, 
Khalil Gibran - Du mariage


Eh non, Khalil Gibran ne faisait pas dans la guimauve.
Quelle lucidité...





Bonjour à toutes et tous!


Jacques Capelovici, dit Maître Capello








Petit rappel de bon aloi:
dimanche dernier, nous nous interrogions sur l'origine du français danser.

Je vous disais que deux hypothèses pouvaient expliquer son étymologie, et que ...

... pour certains linguistes,
- première hypothèse -,
le parent francique en serait *dintjan.

Ce qui, personnellement - vous avez pu le constater dimanche dernier -, me laissait un peu dubitatif.




Avant de vous soumettre la seconde hypothèse, voici une étymologie proposée par Pierre Guiraud, qu'en un premier temps j'avais décidé de ne pas traiter.
Mais voilà, je pense à vous ; je sais, je suis trop bon, ça me perdra.

Pour Pierre Guiraud, notre ancien français dancier proviendrait d'un bas latin *deantiare, qui ne serait qu'un doublet de *abantiare (“avancer”), où le préfixe de- marquerait l'intensité.
Comprenez-le donc, Guiraud propose bien ici, contre toute attente, une ascendance latine 
- et non plus germanique -  
à dancier.
Sachez quand même que d'autres éminents linguistes, ceux qui développent et ne cessent d'enrichir le fameux Französisches Etymologisches Wörterbuch de Walther von Warburg (FEW), n'y croient guère, qu'ils trouvent une forme de type *dantiare “formellement incompréhensible”,
ce qui rend Guiraud complètement dingue - ce que je peux facilement comprendre -,
qui leur rétorque qu'elle est on ne peut plus claire ...
(sous-entendu: bande de nazes)
 ... si l'on admet la possibilité de composés gallo-romans en de-.

Bon, Pierre Guiraud / FEW, ballō centre balle au centre.

Même si cette fois, Guiraud ne me convainc pas vraiment.




Et le grand Pierre Guiraud, qui nous a quittés en 1983, aura bien du mal à poursuivre le débat.

Pierre Guiraud, in memoriam


Pour d’autres linguistes, enfin ...
- seconde hypothèse par la voie germanique -, 
... le mot francique dont découle notre danser, ce n'est plus *dintjan, mais bien ... *dansōn (joue contre joue).

*dansōn la capucine

Ce *dansōn francique aurait signifié “tirer, traîner”. 

De là aurait découlé un gallo-romain *dantsare.

Pas mal, comme théorie!
Mais, là encore, nous tombons sur un os.

Car comment passer de *dansōn (la carmagnole) à l’ancien français, bien attesté, dancier?
Et ce, même en supposant une forme intermédiaire gallo-romaine *dantsare.
Oui, ici, c’est le -i- de la fin du mot qui pose problème. Mais on y reviendra, pas d'impatience.

Le francique *dansōn (falzar) aurait été, lui, un descendant du proto-germanique… *þansōn, “étirer”.
“Étirer”? Tiens tiens... Vous voyez où je veux en venir…
Ce *þansōn (et Dalila-aa) ressemble furieusement à un degré o - exprimant ici l’itération - du verbe fort proto-germanique *þinsan, “étirer”.



C’est de lui que dériverait, par exemple le moyen néerlandais dinsen, de même sens.


À l’origine du germanique *þinsan, une base verbale proto-indo-européenne *tens-.

Et *tens- peut s'envisager (“can be”, selon les propres mots de Guus Kroonen) ...

Chouette photo!

Guus Kronen, l'auteur du Etymological Dictionary of Proto-Germanic,
Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series


... comme une extension ultérieure de notre ... *ten-.

YESSS!



















Je l’aime bien, moi, cette hypothèse!

"j'aime".
oh, c'est beau, un coeur de soleil...

Pour moi, ce genre de photos à la noix ou la danse - à l'exception des
scottish ceilidh dances - c'est du pareil au même.

Ben oui, j'ai aussi mes limites. J'assume.


Mais revenons à notre problème: comment diable expliquer un ancien français dancIer basé sur un francique *dansŌn?

On ne peut rien affirmer, mais ce que l’on sait, c’est que l'ancien haut allemand dansôn est une variante apophonique de l'ancien haut allemand dinsan (“tirer, étendre”).

Un doublet de dinsan serait apparu précocement (vers le XIIIème siècle, par là): *dansjan.
Ce serait notre chaînon manquant...
Car on commencerait alors à voir poindre, avec ce -j- de *dansjan,
ce qui deviendrait plus tard un beau -i-
Oui, c'est sur une forme basée sur ce doublet que se serait souché, finalement, l'ancien français dancier.

Plausible: certainement. Même si un peu (maître-)capelotracté.
Exact: moi, en tout cas, cette version me convient mieux, même si le doute subsiste.
Mais je vous laisse bien entendu la liberté d'y adhérer ou pas....
('manquerait plus qu'ça, me direz-vous)


Tiens, mais, finalement, pourquoi retrouvons-nous ainsi en français deux formations verbales, bien distinctes, l'une en *bal et l'autre en *dans, pour désigner la même chose?

La réponse que je vous propose repose sur l'hypothèse *dansōn.
Cette réponse est tellement séduisante qu'elle pourrait même, en retour, donner plus de poids à ladite hypothèse.

La voici donc:

On pense qu'originellement, la forme *bal correspondait à des danses villageoises, des rondes, des farandoles, joyeuses, bondissantes... 





... alors que *dans renvoyait plutôt à une forme plus élégante et sensiblement plus solennelle de la danse.

Pensons simplement au sens original du francique *dansōn: « tirer », « traîner », qui évoque une certaine lenteur, des mouvements plus lents, ... traînants.




La danse de cour en serait un bel exemple.
Fi, laissons ces cabrioles débridées et vulgaires à la populace.




Vous connaissez, si vous suivez le blog depuis un certain temps, mon amour pour Jane Austen et sa prose...

Avez-vous vu “Becoming Jane”, ce bien beau film sur la vie douce-amère de Jane Austen?
Je vous le recommande, bien sûr...

Ce type de danse, à pas lents, traînants, était en soi, à l'époque de Jane (oui, maintenant on s'appelle par nos prénoms), l'emblème d'une certaine classe sociale...


Anne Hathaway, et notamment James McAvoy, dans “Becoming Jane”, 
Julian Jerrold, 2007

L'actrice, américaine, avait fait de beaux efforts pour parler ... anglais!
Et ma foi, le résultat est là.


Si “danser” signifiait bien, originellement, traîner, tirer, alors on pourrait également se pencher sur ces très anciennes expressions idiomatiques que sont « faire danser les écus » ou « faire danser l’anse du panier ».

Car peut-être devrait-on les réinterpréter, et comprendre ainsi...
« faire danser les écus » comme « tirer les écus de la bourse », ou
« faire danser l’anse du panier » comme « tirer un panier alourdi par des achats ».

C'est du moins une bien jolie proposition que je reprends de Wikipedia.

Ces expressions n'auraient pris ce sens « bondissant » que plus tard, lorsque le sens initial du verbe germanique se fut estompé dans nos mémoires...



Bon, voilà pour “danser”.
Et comme vous le constatez, *ten- n’est pas bien loin…



Nous continuerons dimanche prochain avec un autre mot attribué - à tort, à mon avis - à *ten-...


Passez, chères lectrices, chers lecteurs, un très bon dimanche, une très belle semaine!

Alexandre...
...et moi, et mon adorable chien, et Peter Rabbit...

Une photo légèrement retouchée, pour tenter de donner
une ambiance aux couleurs un peu passées rappelant
cette splendide photo de Philippe Noiret...

Il nous a quittés il y a près de 10 ans, le bougre!
Il me manque.



Frédéric


Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).




David Bowie - Let's Dance



dimanche 7 août 2016

Dansons joue contre joue





The drama was born of old from the union of two desires: the desire to have a dance ... The dance became a rant: the story became a situation.

George Bernard Shaw

Le drame est né de l'union de deux vieux désirs : le désir de danser, et celui d'entendre une histoire. La danse est devenue déclamation, et l'histoire, situation.




Mikhaïl Barychnikov, dansant, dansWhite Nights, 1985

Je dois bien vous l'avouer, la danse, d'une façon générale, 
c'est pas trop ma tasse de thé.


Dans le meilleur des cas, je la supporte.

Mais bon, ici, c'est Barychnikov, avec la présence d'Helen Mirren

(ce que je peux vraiment apprécier - et danser, même si remarquablement mal -,
ce sont les scottish ceilidh dances, mais à part ça...)




Bonjour à toutes et tous!


Nous terminions dimanche dernier cette longue, longue série d’articles consacrés à la racine proto-indo-européenne *ten-, “étendre, étirer”.

Et je vous promettais, pour la suite, quelques mots que l’on attribuait à *ten-, mais probablement à tort.

Ah ah…

Pour ce qui est du premier de ces mots, et qui constituera le sujet de ce dimanche, j’avoue que je ne sais pas trop quoi penser.

Alors qu’il est parfaitement usité, bien connu, son étymologie, en fait, est vraiment difficile à tracer.

Une des hypothèses en présence, quant à son origine, c’est qu’il est un lointain descendant de *ten-.

Voilà pourquoi, évidemment, je vous le présente maintenant.
Mais bon, qu'en penser? Allez savoir…


Ce mot, français, est déjà en soi, étrange, si du moins vous prenez la peine d'en rechercher des formes équivalentes dans d’autres langues romanes.

Et si vous y en trouvez...
(allez! "des formes équivalentes, dans d'autres langues romanes" ; c'est dimanche matin, mais quand même, on se ressaisit),
...c’est qu’elles proviennent précisément du français!
Car à ce mot, on ne connaît pas de parent latin.

Pourtant, il existait bien un mot latin de même sens, et que l’on retrouve, d’une façon que je qualifierais de “naturelle”, dans d’autres langues romanes.

Ce mot latin, c’était ballō, ballāre: “danser”.


danse latine
là, je suis écroulé


Mais voilà, le mot français dont je vous parle -  je suppose que vous l'avez déjà deviné -, c’est … danser.

Et “danser”, vous l'aurez remarqué, n’a strictement aucun rapport avec le latin ballāre.

Alors, oui! On retrouve cette forme danser en italien: danzare.
Ou en espagnol: danzar.
Tant qu’à faire, même en anglais, avec dance.
Ou en allemand: tanzen.

Mais tous (TOUS) ces verbes proviennent, comme je vous le disais un peu plus haut, ... du français.


Le latin ballāre, c’est un fait, nous a légué “bal”. Et c’est déjà pas mal.
Mais voilà, pour ce qui est d'employer un mot pour désigner l'action de danser, nous avons clairement préféré à un “baler”, un “danser”.

Curieux, non?

Ce que nous savons avec certitude, c’est que ce danser provient du nord de la France.
Il est apparu en langue d’oïl, et est attesté en ancien français à la fin du XIIème siècle, sous la forme “dancier”.

Alors qu'en langue d’oc, on trouve plutôt des verbes en *bal, ceux-là bien issus du latin.

Idem dans les langues méditerranéennes: de ballāre proviennent ainsi l’espagnol et portugais bailar, le catalan ballar, ou encore l’italien ballare.

Le latin ballō - c’est ballot - provenait lui-même du grec ancien βαλλίζω, ballízô, “danser”, doublet de βάλλω, bállō: “jeter”.
Si vous vous en savoir plus, mes amis, sur ce sublime βάλλω et sa racine proto-indo-européenne, relisez ...
Diable! Avec un bolide pareil, c'est pas le code de la route, mais la balistique que tu devrais apprendre, ma parole
ainsi que
- J'ai connu une ballerine bélonéphobe. - Et alors? - Ben elle n'osait pas faire de pointes
Car tout est là!

Mais bon, là maintenant, on discute de danser.


Par déduction
(“il ne provient pas du latin”, “il apparaît dans le nord de la France, en langue d’oïl”),
on en a conclu que le mot devait être d’origine… germanique.
Ce qui a du sens.

Soyons un peu plus précis ; on le fait remonter au …
(allez, s’il s’agit d’un mot français, mais qui ne provient ni du grec ni du latin, mais qu’il est au contraire d’origine germanique, il provient vraisemblablement du, du  …)
francique, voilà!

Et jusque là, le petit monde de la linguistique historique semble parfaitement heureux et uni.
Tout le monde s'aime, c'est le bonheur total.



C’est seulement après qu’on s’étripe.



Car voilà, on trouve deux étymons franciques possibles pour assumer la paternité de danser.
Aïe.


Pour certains linguistes
- première hypothèse -,
le parent francique en serait *dintjan, qui aurait abouti au gallo-romain *dintjare.

À *dintjan correspondrait bien une forme proto-indo-européenne, que l’on retrouverait dans le proto-germanique *þansjan, “reculer”: *tons-éie-.

Cette forme *tons-éie- est à rapprocher, par exemple, du sanskrit तंसयति, taMsayati: “secouer”.



Ou du lituanien tąsýti: “secouer”.



Pour en revenir au francique *dintjan, on le déduit, par reverse engineering (je propose rétro-ingénierie), 
  • du néerlandais deinzen “s’éloigner, reculer…”, ou même “se remuer”,
  • du frison dintje “trembler légèrement”, ou
  • de - soyons fou - l’islandais dynta “s’agiter”

C’est pas mal, non, comme hypothèse?

Mais alors…
Mais alors...

Comment expliquer ce passage d’un -i- francique (*dIntjan) à ce -a- propre aux formes françaises (dAnser)?

Ça coince...
Et pas qu'un peu.

Pour moi, hypothèse invalidée.

on n'ira pas plus loin

- Beh, et alors, c'est quoi l'autre hypothèse??
- Ah, je crois qu'il va falloir attendre dimanche prochain pour la connaître...

Oui, même si je ne suis pas vraiment en vacances, je tiens quand même à profiter de quelques moments de calme, de quiétude, à la campagne.
Les billets du dimanche seront donc un peu plus courts que d'habitude...


Aaaah...

Philippe Noiret, Alexandre le Bienheureux,
Yves Robert, 1968


Je vous souhaite, à toutes et tous, un EXCELLENT dimanche, et une très douce semaine!

À la semaine prochaine!



Frédéric


Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen 
CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


... Dansons, joue contre joue...

Aznavour, Les plaisirs démodés, 1972

article suivant: let's dance

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...